Etranges et résilients
Ils sont discrets, résistants et poussent presque partout: les lichens sont l’un des organismes vivants les plus répandus sur Terre. Ils nous accompagnent dans presque toutes les randonnées. Pour trouver un lichen, il suffit de regarder une tuile, un bloc de pierre, un poteau de clôture ou un banc.
Dans le demi-kilomètre carré de la forêt de Steinalper, située non loin du lieu de pèlerinage de Niederrickenbach, les lichens se sentent particulièrement bien. Ces dernières années, l’expert en lichens Michael Dietrich y a découvert et identifié 154 espèces de lichens vivant sur les arbres. «Cette diversité est considérable pour une surface forestière aussi petite», explique-t-il. Afin de la préserver, le canton de Nidwald et la corporation d’alpages Alpgenossenschaft Steinalp ont signé en 2020 un contrat limitant l’exploitation pour les 50 prochaines années, faisant de la forêt de Steinalper une réserve forestière spéciale.
Dans la forêt de Steinalper, 154 espèces de lichens ont déjà été identifiées. Sur la photo, une espèce de Parmelia, qui n’a pas pu être plus précisément identifiée.
Une randonnée d’Oberrickenbach à Niederrickenbach est idéale pour la découvrir. Prendre le petit téléphérique au départ d’Oberrickenbach jusqu’à la ferme Schmiedsboden permet de gagner quelques centaines de mètres de dénivelé. De là, le chemin monte à travers la forêt Haldiwald jusqu’à l’alpe Gigi. Il descend ensuite par une pente raide jusqu’à Mittlist Hütti, un bon point d’entrée dans la forêt de Steinalper.
Lichens et téléphériques nidwaldiens
Le canton de Nidwald est un eldorado des téléphériques. Il compte près d’une vingtaine de petits téléphériques publics. Pour les paysans de montagne, ils sont souvent le seul moyen de transporter des marchandises et des produits agricoles jusqu’aux fermes ou alpages. Mais les randonneuses, les randonneurs et les touristes les empruntent aussi volontiers. La randonnée débute par un court trajet en téléphérique à quatre places d’Oberrickenbach à la ferme Schmiedsboden. De là, le chemin monte d’abord à travers des prairies alpines jusqu’à la forêt Haldiwald. Il grimpe ensuite en pente légère jusqu’à Ober Sack, où la vue sur la vallée d’Engelberg est impressionnante. Le chemin longe alors une arête à l’orée de la forêt et se fait parfois un peu plus raide. Après 300 mètres de dénivelé, on atteint le point culminant de la randonnée à l’alpe Gigi. Ici, une bifurcation en direction de Haldigrat permet au besoin d’arriver au télésiège qui mène jusqu’à Alpboden, peu avant Niederrickenbach. Car la descente suivante n’est pas une mince affaire: le sentier escarpé traverse de magnifiques prairies de montagne en fleurs jusqu’à Wasserboden, puis emprunte un chemin de terre jusqu’à Oberst Hütti, une ferme. Après une autre descente vers Mittlist Hütti, le chemin s’enfonce dans la forêt de Steinalper. Cette réserve forestière est un paradis pour les lichens: plus de 150 espèces y ont déjà été recensées. En y regardant de plus près, ces végétaux à la croisée du champignon et de l’algue se révèlent à chaque pas. Ils ornent les troncs et les branches de motifs originaux aux tons blancs, gris, bruns, voire jaunâtres. La forêt prend fin à Alpboden, la station inférieure du télésiège d’Haldigrat. De là, un chemin bitumé traverse les pâturages, où quelques majestueux érables offrent de l’ombre au bétail en été. A Niederrickenbach, l’église de pèlerinage attend les randonneuses et randonneurs et, juste derrière elle, la maison de pèlerinage et son délicieux buffet de gâteaux.
Doubles et endormis
Pour les profanes, la diversité des lichens n’est pas vraiment perceptible au premier coup d’œil. En revanche, l’absence totale de percées pour l’exploitation forestière avec des machines lourdes se remarque immédiatement. La forêt de Steinalper n’étant pas bien desservie, elle n’a jamais été très intéressante pour l’utilisation du bois et est exploitée depuis longtemps avec modération et dans le respect de la nature. Cela explique largement la richesse du lichen, explique Michael Dietrich, qui gère un bureau d’études en environnement pour les lichens à Arosa.
Ces végétaux sont d’étranges êtres doubles: ils se composent d’un champignon et d’une algue qui vivent en symbiose. Dans cette union, l’algue apporte des sucres. Le champignon, lui, fournit l’eau et les minéraux. Il élabore aussi la structure dans laquelle l’algue peut vivre à l’abri de la sécheresse, de l’usure et des prédateurs. Les lichens n’ont pas de racines: ils absorbent l’eau directement de la pluie, de la neige et de l’air. Lorsque l’air devient trop sec, le lichen plonge dans une sorte de sommeil profond, qui lui permet de résister à la chaleur ou au froid extrêmes.
Selon leur type de croissance, les lichens se divisent en lichens crustacés, foliacés et fruticuleux. Les lichens crustacés forment de vastes couches et adhèrent fermement à leur support. Moins solidement attachés à leur substrat, les lichens foliacés et fruticuleux peuvent facilement être détachés. Les premiers ont une croissance plutôt bidimensionnelle, en forme de feuilles, tandis que celle des seconds, qui ressemblent souvent à des buissons miniatures, est tridimensionnelle.
Argenté, bleu-gris et jaune soufre
Cette diversité des formes s’observe également dans la forêt de Steinalper. En y regardant de plus près, d’innombrables structures de ce type apparaissent soudain à gauche et à droite du chemin: une tache claire, de la taille d’un poing, illumine un tronc d’arbre. Il s’agit d’un lichen crustacé, Phlyctis argena. Quelques mètres plus loin, une branche est recouverte de formations bleu-gris évoquant des feuilles. Elles font partie d’une espèce de lichen foliacé, Parmelia sulcata. Les lichens sont inoffensifs pour les arbres: ils s’accrochent seulement aux troncs et aux branches, sans pénétrer l’écorce de l’arbre.
Parmelia sulcata fait partie de la famille des lichens foliacés.
Les lichens remplissent de multiples fonctions dans les écosystèmes. Ils servent de nourriture aux insectes, aux acariens et aux escargots. Des oiseaux, tels que la mésange à longue queue, l’utilisent comme matériau pour rembourrer ou camoufler leurs nids. En haute montagne ou dans la toundra, le lichen peut en outre freiner les processus d’érosion et protéger les sols arides.
Un peu à l’écart du chemin, quelque chose d’étrange saute soudain aux yeux: un tronc d’arbre est saupoudré d’une sorte de couche de farine jaunâtre. Cela cache en réalité un autre lichen crustacé: le Chrysothrix candelaris. Sa couleur jaune provient d’une substance que le champignon produit et stocke pour protéger le lichen. Plus de 1000 de ces substances lichéniques sont recensées; elles ont un effet antibiotique ou dissuadent les prédateurs. En effet, les acariens, les escargots, mais aussi les bouquetins et les chamois s’attaquent de temps en temps au lichen.
A la merci de la pollution
Les lichens Phlyctis argena, Parmelia sulcata et Chrysothrix candelaris sont considérés comme courants en Suisse. Mais la forêt de Steinalper abrite aussi des perles rares. 30 des 154 espèces de lichens identifiées ici par Michael Dietrich figurent sur la liste rouge des espèces menacées. C’est notamment le cas de Hypotrachina laevigata ou Coenogonium luteum, précise-t-il. «Une autre espèce, Lecanographa amylacea, était même considérée comme éteinte jusqu’à récemment.» A l’heure actuelle, seul un autre site est connu en Suisse pour ce lichen.
Le lichen Phlyctis argena est considéré comme courant en Suisse.
Ces espèces menacées révèlent l’autre facette de la vie du lichen à notre époque: certes, les lichens sont des champions de la survie à bien des égards. Ils poussent très lentement, rarement plus de quelques millimètres par an, et atteignent l’âge biblique de plusieurs centaines d’années. Mais leur mode de vie comporte aussi des dangers: contrairement aux plantes, ils ne possèdent pas de tissu robuste à leur surface. Les substances nocives y pénètrent donc librement. La pollution atmosphérique de la seconde moitié du XXe siècle et la surfertilisation actuelle mettent de nombreuses espèces à rude épreuve.
De l’importance des vieux arbres
L’exploitation intensive des forêts a également mis les lichens vivant sur les arbres en péril, si bien qu’aujourd’hui, près de la moitié d’entre eux sont considérés comme menacés. «Pour les espèces exigeantes à croissance lente, il est particulièrement important que des générations d’arbres très anciennes et plus jeunes cohabitent en forêt, et ce, de différentes essences», explique le spécialiste. Ce n’est qu’ainsi qu’ils ont le temps de se développer, de se multiplier et de coloniser à nouveau de jeunes arbres. Ces conditions sont réunies dans la forêt de Steinalper, grâce à son statut de réserve forestière spéciale.
Après une demi-heure à peine, la forêt s’ouvre. Des groupes de randonnée qui souhaitent monter en télésiège jusqu’à la crête Haldigrat attendent dans une clairière, l’Alpboden. De là, le chemin traverse des prairies à plat jusqu’à Niederrickenbach, où, bien sûr, un téléphérique attend les randonneuses et randonneurs pour rejoindre confortablement la vallée.
La destination dans le viseur: vue sur Niederrickenbach
Bon plan
Niederrickenbach peut se prévaloir d’une histoire de près de 500 ans en tant que lieu de pèlerinage. Un petit détour par l’église de pèlerinage Maria-Rickenbach en vaut la peine: l’église est richement dotée d’un remarquable autel baroque, de la plus grande collection d’images votives du canton de Nidwald et d’un orgue d’une grande valeur historique.